Conflit entre associés : sauver l'entreprise (et la relation)
Veröffentlicht am 21. Juli 2026
Les conflits entre associés commencent rarement par de l'argent. Ils commencent par une divergence sur le rythme, sur le rôle de chacun, sur un recrutement, sur l'engagement réel des uns et des autres. L'argent arrive plus tard, quand la confiance est déjà partie. Si vous lisez ceci, vous êtes probablement à ce stade intermédiaire où l'on continue à travailler ensemble en évitant les vraies conversations — le stade où il est encore possible d'agir, et où il faut le faire.
Pourquoi le contentieux détruit de la valeur
Un litige entre associés n'est pas un litige comme un autre, parce que l'objet du conflit est aussi l'outil de travail. Quatre effets se cumulent, et aucun n'apparaît dans une note d'honoraires :
- Le temps de direction. Les mois passés à préparer des allégués sont des mois qui ne sont pas passés auprès des clients. Dans une PME, la direction est la ressource rare.
- La publicité. Une procédure civile ordinaire est publique dans son principe. Vos clients, vos fournisseurs, votre banque et vos candidats peuvent en entendre parler. Un dossier judiciaire en cours complique un financement, une reprise ou une vente.
- Le blocage opérationnel. Dans une société détenue à 50/50, ou dans une SA où deux blocs s'opposent, le conflit paralyse l'assemblée générale et le conseil d'administration. Les décisions courantes — approbation des comptes, nomination des organes, investissements — ne passent plus.
- La destruction relationnelle. Beaucoup d'associés sont aussi des amis, parfois de la même famille. Le jugement tranche le litige, jamais la relation.
Le paradoxe est connu de tous les praticiens : plus la société a de valeur, plus le conflit en détruit vite, et plus il devient urgent de le régler autrement.
Ce que dit le droit suisse quand tout est bloqué
Il est utile de savoir où mène la voie judiciaire, ne serait-ce que pour évaluer le rapport de force réel.
Pour la société anonyme, l'art. 736 CO prévoit que des actionnaires représentant ensemble au moins 10 % du capital-actions ou des voix peuvent requérir du tribunal la dissolution pour de justes motifs. Pour la Sàrl, l'art. 821 CO donne à chaque associé le droit de requérir la dissolution pour de justes motifs.
Mais la jurisprudence est constante sur un point : la dissolution est une ultima ratio. Le tribunal peut adopter une autre solution adaptée aux circonstances et acceptable par les intéressés — typiquement l'indemnisation de l'associé requérant pour ses parts sociales à leur valeur réelle. L'action a un caractère subsidiaire : si un autre aménagement protège raisonnablement les intérêts en présence, il doit en principe être préféré.
Autrement dit, l'issue judiciaire la plus probable d'un blocage durable est un rachat de parts à une valeur fixée par un expert désigné par le tribunal, après plusieurs années et à un coût considérable. C'est exactement le résultat qu'une négociation aurait pu produire en quelques mois — souvent à une valeur plus élevée, parce que l'entreprise n'aura pas été abîmée entre-temps.
Le pacte d'actionnaires : le document qui décide de tout
Avant de saisir qui que ce soit, relisez vos documents. Les statuts, et surtout le pacte d'actionnaires ou la convention d'associés s'il en existe un, contiennent fréquemment les mécanismes qui vont gouverner la sortie :
- une clause de médiation ou d'arbitrage obligatoire préalable à toute action judiciaire — si elle existe, elle s'impose à vous ;
- des clauses de préemption et d'agrément sur la cession des parts ;
- une clause dite "shotgun" ou de rachat croisé : l'un fixe un prix, l'autre choisit d'acheter ou de vendre à ce prix ;
- une méthode de valorisation convenue à l'avance (multiple d'EBITDA, expertise, formule) ;
- des clauses de non-concurrence et de confidentialité applicables à l'associé sortant ;
- les règles de départage en cas d'égalité des voix.
Si aucun pacte n'existe, c'est en soi une information : rien n'a été prévu, tout est à négocier, et le droit supplétif ne fournit que des solutions grossières.
La confidentialité, l'argument décisif
La médiation se déroule à huis clos et ce qui s'y dit ne peut pas être réutilisé dans une procédure ultérieure. Pour un conflit d'associés, ce point n'est pas accessoire : il permet d'ouvrir les comptes, de discuter d'une valorisation, d'admettre une erreur de gestion ou d'évoquer une offre de rachat sans que ces éléments deviennent des pièces au dossier. C'est souvent la seule enceinte où les deux parties peuvent parler franchement de chiffres.
Ce que la médiation traite concrètement
Un médiateur n'est pas un conciliateur informel ni un consultant en stratégie. Il structure une négociation que les parties ne parviennent plus à mener seules. Dans un conflit d'associés, cela se traduit par des sujets très opérationnels :
- la clarification des rôles et de la gouvernance : qui décide de quoi, avec quel seuil, quelle information est partagée et à quelle fréquence ;
- la rémunération et les prélèvements, sujet souvent tu et presque toujours au cœur du ressentiment ;
- la valorisation et les modalités d'un rachat : prix, échéancier, garanties, sort du compte courant et des cautionnements personnels ;
- le partage des clients, de la marque, du code, des données ;
- la communication externe : ce qui sera dit aux salariés, aux clients et à la banque, et quand ;
- la non-concurrence après le départ, calibrée pour être réellement tenable.
Le médiateur ne remplace ni votre avocat ni votre fiduciaire. Le schéma efficace associe les trois : la médiation produit l'accord, l'avocat le sécurise, le fiduciaire ou l'expert-comptable en vérifie les conséquences fiscales et comptables avant signature.
Transmission d'entreprise et succession familiale
Un cas particulier mérite d'être signalé, parce qu'il est fréquent en Suisse romande : la remise d'une PME familiale. Le conflit y superpose trois logiques — celle de l'entreprise, celle de la propriété et celle de la famille. Un enfant travaille dans la société depuis quinze ans, deux autres non ; le patrimoine successoral est constitué à 80 % des actions ; le fondateur ne veut pas choisir.
Ces situations mêlent droit des sociétés et droit successoral, et se règlent très mal en procédure : le partage d'une succession dont l'actif principal est une entreprise en activité est presque toujours défavorable à l'entreprise. Le notaire joue ici un rôle central — il instrumente le pacte successoral, les donations, la constitution de sociétés, et connaît les mécanismes d'attribution. Mais le notaire formalise des accords ; il ne les fabrique pas. La médiation intervient en amont, pour que la famille arrive chez le notaire avec une décision commune plutôt qu'avec trois positions inconciliables.
Quelques réflexes utiles
- Ne coupez jamais l'accès d'un associé aux comptes ou aux locaux sans base statutaire claire : c'est le geste qui transforme un désaccord en procédure.
- Documentez les décisions par des procès-verbaux, même sommaires, y compris pendant le conflit.
- Vérifiez vos engagements personnels : cautionnements bancaires, garanties de loyer, prêts d'associés. Ils ne disparaissent pas avec votre départ et doivent figurer dans l'accord.
- Fixez-vous une échéance. Un conflit d'associés qui dure plus d'une année sans processus structuré finit presque toujours par coûter davantage que n'importe quelle solution négociée.
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